Le blog des Harpes Camac

Blog > À la une > « En blanc and blue » : Concerto pour harpe de concert amplifiée, harpe bleue électrique et orchestre de jazz

« En blanc and blue » : Concerto pour harpe de concert amplifiée, harpe bleue électrique et orchestre de jazz

Le 32e festival de création musicale de Radio France, Présences 2022, a programmé un nouveau concerto passionnant pour le répertoire de la harpe. « En blanc and blue », de Christophe de Coudenhove, sera créé par Isabelle Moretti (harpe de concert), Ghislaine Petit-Volta (harpe bleue) et l’Orchestre National de Jazz sous la direction de Frédéric Maurin.

En blanc et blue

 

Ce n’est pas la première fois que Christophe de Coudenhove compose pour la harpe. Professeur de composition et d’informatique musicale au Conservatoire de Bourg-La-Reine, il a été étroitement associé au festival de harpe bleue « Odyssée de la harpe ». Il s’agissait d’une manifestation annuelle créée en 2006 par Ghislaine Petit-Volta, et qui n’a cessé depuis d’élargir le répertoire de la harpe électrique. Christophe de Coudenhove y avait créé « Harpes de toutes couleurs » (2008) pour harpe électrique, 4 harpes, 1 harpe celtique, sonorisation et vidéo, puis une première version de « En blanc and blue ». Citons également « Bleu » (1998), pour flûte, harpe bleue, percussions et processeurs d’effets, qui lui avait été commandée par le Trio Controverse de Martine Flaissier.

Christophe de Coudenhove

Christophe de Coudenhove

Lorsque Christophe de Coudenhove reçoit la commande de « En blanc and blue », il n’a aucune d’expérience dans le jazz. Il s’est mis alors à écouter intensément du jazz afin de préparer ce concerto. « Avec le recul », affirme t-il, « je peux citer quelques noms de musiciens, ainsi que quelques œuvres qui m’ont vraiment marquée lors de mes écoutes et dont on peut trouver des traces, des métamorphoses dans mon œuvre : Oscar Peterson (album « Tracks »), Miles Davis, l’arrangeur Gil Evans, une mélodie de Joe Zawinul, l’album « Bitches Brew », le concert de Miles Davis d’Août 1970 au Festival de l’Île de Wight et celui de 1985 à Tokyo… ».

« Pendant plusieurs mois, j’ai donc commencé par écouter beaucoup de jazz, et ce furent de merveilleuses découvertes ! », dit-il. « Mais il fallait que mon esprit transcende la mémoire de toutes ces musiques pour me les approprier dans un langage qui me satisfasse ! Qu’allais-je faire de tout cela ?

Au démarrage, ce fut le grand vide… Puis au hasard des doigts pianotant sur le clavier et de l’oreille attentive, je me suis arrêté sur un accord constitué de deux quartes superposées, placées sur un demi-ton : mi/fa/sib/mib. Soudaine intuition que cet accord contenait ce que je cherchais : une harmonie aux couleurs jazz (les quartes) et comportant suffisamment de tensions harmoniques pour qu’elle serve un langage musical qui me soit habituel (le demi-ton mi-fa et le rapport de septième mi-mib). Tout s’est alors déclenché comme si l’imagination n’attendait que ce déclic pour s’écouler avec fluidité. En a découlé la construction de douze accords posés sur une basse chromatique descendante ; la construction d’un thème mélodique autour d’une structure en chromatisme ascendant ; des développements de ces éléments et d’autres notions provenant du jazz comme le « in » et le « out » et la « walking bass ». J’avais mon matériau ! »

Sur cette lancée, « En blanc and blue » devient une aventure formelle. Christophe de Coudenhove poursuit : « C’est l’aventure d’un matériau harmonique qui subit toutes sortes de transformations et qui génère au cours du temps des formes de caractères différents : lente ballade (deuxième mouvement), jeux rythmiques (troisième mouvement), course folle (premier mouvement), etc. L’écriture « classique » des harpes avec leurs grands arpèges apporte à l’ensemble de jazz un souffle mystérieux teinté à la fois de douceur et de lyrisme, mais aussi de grande mobilité et de cocasseries ! »

Isabelle Moretti

Isabelle Moretti

C’est aussi une joyeuse aventure pour les solistes. Isabelle Moretti et Ghislaine Petit-Volta sont, bien sûr, des harpistes classiques. Leurs parties de concerto ne les arrachent pas à leur tradition, mais forment au contraire un contrepoint à l’orchestre de jazz, et forment un ensemble qui a pour but de faire se rencontrer différentes traditions. Les dialogues sont multiples : entre l’orchestre et les solistes, et entre les deux solistes eux-mêmes.

« Lors de la composition, j’avais en tête de contenter tout le monde », explique Christophe de Coudenhove. « Les solistes, mais aussi la somme des solistes que constitue l’Orchestre National de Jazz, des solistes improvisateurs. Évidemment, il fallait que je reste moi-même et il était hors de question pour moi de faire semblant d’être un compositeur de jazz. Donc j’ai créé dans ce concerto plusieurs moments où les instrumentistes ont la parole individuellement, dans l’esprit des soli classiques, mais j’ai créé également deux moments d’improvisation sur des grilles d’accords (donc complètement dans la tradition jazz), moments dont le contrôle en tant que compositeur m’échappe donc, mais dont je fais « cadeau » à ce prestigieux ensemble de jazz ».

Si l’on devait résumer l’expérience en quelques mots, on pourrait dire que la sensation d’écoute est intense. Décrivant les répétitions avec l’orchestre de jazz – qui, soit dit en passant, ont été bien plus nombreuses que ce qui est habituel pour un concerto classique – les deux solistes remarquent que la manière de répéter est « quelque part plus riche au niveau de l’écoute », comme le décrit Ghislaine Petit-Volta. Isabelle Moretti abonde dans le même sens : « l’orchestre de jazz est principalement connecté sur l’écoute. Les jazzmen sont très sérieux dans leur travail mais ne laissent pas ce sérieux entraver leur joie de jouer. C’est très agréable de travailler dans une telle ambiance de légèreté et de simplicité, ce qui n’est pas souvent le cas dans le classique ! »

Ghislaine Petit-Volta

Ghislaine Petit-Volta

« Nous sommes heureux et très joyeux pendant les répétitions », ajoute Ghislaine. « Le fait que tout n’est pas écrit donne plus de liberté et moins de peur. Les jazzmen s’en fichent de se tromper, ils sont au-delà de ça. En plus, le fait que le jazz soit désormais un département du conservatoire signifie que les jazzmen lisent également la musique, ce qui n’était pas toujours le cas dans le passé. Cela permet une écriture vraiment pluridisciplinaire comme celle de Christophe, nous faisons des changements rapides de métrique de 5/8 à 7/8 et d’autres choses encore qui ne sont pas vraiment dans la tradition du jazz ».

L’utilisation de la harpe est encore un autre sujet. La harpe de concert est simplement amplifiée ; la harpe bleue, quant à elle, est traitée avec des effets. Ceux-ci ont tous été pré-programmés par Christophe de Coudenhove. « La harpe Blue et son processeur d’effet « historique » (le TSR-12 de Digitec) m’a permis d’intégrer le son de la harpe dans cet environnement assez sonore que constituent les seize instruments de l’orchestre de jazz. J’ai eu deux types de démarches pour le choix des sons de la Blue : utilisation assez traditionnelle des sons dits « d’usine » comme les réverbérations, les delays, les chorus, flanger, etc. L’autre démarche, utilisée dans le premier mouvement de l’œuvre, a été de commencer par chercher des sons inventifs, originaux, et de tenir compte de leurs caractéristiques pour construire la forme et l’orchestration autour de celles-ci. C’est ainsi que j’ai créé par exemple un son de harpe qui glisse à chaque fois qu’on attaque une note : glissando continu sur environ une tierce mineure ; un son de gong-gamelan profond qui transforme la harpe en un instrument de percussion, ou un son harmonique étrange qui émet un accord tremblotant à chaque attaque de note. »

Même le titre du concerto mêle de multiples associations. « En blanc and blue » signifie que le concerto utilise deux types de harpes, l’une acoustique (la « blanche ») et l’autre électroacoustique (la « Blue »). Il fait allusion également au mot blues, donc au jazz… et un clin d’œil au titre de « En blanc et noir », de Debussy. Et non, « Blue » n’est pas une faute de frappe dans le titre français ! « Je préfère le titre en deux langues », explique Christophe de Coudenhove, « qui est plus porteur de significations ».

Si vous êtes à Paris le 11 février à 22h30, venez vivre l’expérience à la Maison de la Radio et de la Musique, Studio 104. Et si vous n’êtes pas à Paris ? Branchez-vous sur France Musique à la même heure pour la retransmission en direct.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.