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Marcos Balter : « Omolu »

« Mission: Commission » est une superbe initiative du Miller Theater de l’université Columbia, à New York. Elle ne se contente pas de passer des commandes de nouvelles œuvres classiques, mais communique et démystifie le processus de composition. Leurs remarquables podcasts présentent le compositeur et l’artiste, discutant de leur collaboration. Il est intéressant de noter que la harpe est au centre de l’un des trois binômes, puisque Parker Ramsay créera Omolu de Marcos Balter.

 
 
Nous avons également la chance d’avoir un blog écrit par Parker sur le projet ! Comment sa harpe Canopée en est-elle venue à être attachée avec des lacets de chaussures ? Lisez la suite…
Canopée with shoelaces
 
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« Le hasard des rencontres peut nous mener vers des destinations inattendues. Fin 2019, je suis tombé sur Marcos Balter dans l’Upper West Side de Manhattan, puis nous nous sommes revus plus tard autour avec un café juste avant le confinement de mars 2020. En peu de temps, un harpiste et un compositeur étaient devenus complices. Marcos est une superstar, recevant constamment des commandes pour composer à destination de solistes, d’orchestres et d’ensembles parmi les plus éminents du monde. En m’asseyant à sa table, mon sentiment d’intimidation fut tout de suite dissipé par sa personnalité pétillante et par l’excitation qu’il a suscitée lorsqu’il m’a posé de but en blanc cette question : « Que recherchez-vous dans une œuvre pour harpe solo ? ». Ne sachant pas trop quelle serait une réponse appropriée, j’ai répondu « quelque chose de difficile ».

Avance rapide jusqu’au début de 2021, où Marcos et moi nous rencontrions sur Zoom pour discuter modes de jeu et accessoires tels que tournevis, verres à eau, spatules – tous ces « trucs » que nous, harpistes, avons tendance à associer à la nouvelle musique. Nous travaillions rapidement, puisque nous avions six semaines pour collaborer à une nouvelle pièce pour le Miller Theatre de l’Université de Columbia. Le processus d’écriture de Marcos a été entièrement documenté dans Mission : Commission, un podcast qui retraçait le travail de trois compositeurs alors qu’ils créaient une nouvelle œuvre pour un soliste dans un court laps de temps. Mais au bout d’un moment, il a décidé de se passer des accessoires et des outils annexes. Au lieu de me faire changer ma technique, il m’a fait changer la harpe elle-même. En effet, deux semaines avant le jour de l’enregistrement, je recevais une pièce en scordatura : 10 cordes, couvrant normalement un intervalle d’une octave plus une tierce, étaient ramenées à une tierce mineure par intervalles microtonaux.

 
 

Dans ce genre de situation, l’esprit part dans plusieurs directions. Il y a d’abord le moment « Ouah ! », suivi très rapidement par le moment « Mais comment vais-je m’en sortir ? »

Si j’avais déjà rencontré la scordatura à l’octave inférieure dans Fidélité de George Apheghis, je n’étais jamais tombé sur une pièce nécessitant une telle quantité de scordatura comme dans Omolu.

 

 

Comme pour beaucoup de musique nouvelle, il n’y a pas de manuel pour expliquer comment faire. Vous devez procéder de façon empirique pour trouver comment amener la harpe à la destination indiquée par la partition.

Lorsque j’ai désaccordé certaines cordes à ce point, plusieurs problèmes sont apparus en raison de la réduction extrême de la tension. Premièrement, il n’y avait plus de projection. Deuxièmement, l’intonation n’était pas stable (un gros problème lorsque l’œuvre repose sur la microtonalité). Enfin, lors des changements de pédales, les fourchettes modifiaient la hauteur des cordes d’un ton entier voire plus, au lieu d’un demi-ton seulement. Il était clair que j’allais devoir remplacer certaines cordes.

Bien sûr, avec nos harpes modernes, nous sommes habitués à une situation assez simple. Les cordes sont emballées avec des étiquettes, et nous savons que le Do de la 3e octave est le Do de la 3e octave. Il peut y avoir de légères différences de matériau ou de diamètre selon le fabricant, mais il y a un niveau de standardisation et de régularité qui signifie que nous n’avons généralement pas besoin de nous en préoccuper. Et c’est tout à notre avantage, car deux siècles de sagesse accumulée dans la fabrication des harpes depuis la révolution industrielle ont permis de produire des instruments de grande taille, dont la fiabilité leur permet de tenir leur place au sein de l’orchestre.

Le moment clé pour résoudre la question, cependant, est arrivé en regardant ma harpe baroque dans un coin de la pièce. S’il y a une chose que j’ai apprise en donnant des concerts de musique ancienne, c’est que les matériaux que vous utilisez et la hauteur du diapason de votre instrument sont liés et peuvent fluctuer selon le concert, le répertoire ou la météo. Les gambistes et les luthistes jouent constamment avec le calibre et le matériau des cordes, essayant de nouvelles idées pour trouver comment faire sonner au mieux leur instrument.
Il y a quelques années, j’avais fini par augmenter le calibre de ma harpe baroque, car je jouais plus souvent de 392 à 415 plutôt qu’à 440, ce qui impliquait que les cordes soient plus tendues afin d’obtenir le même niveau de projection dans un endroit aussi humide que Manhattan.

Pour finir, j’ai pris des cordes de 4e et 5e octave et je les ai montées à la place des cordes de la 3e octave. J’aurais bien fait de même avec TOUTES les cordes de la 5e octave, mais il se trouve que les trous des chevilles sont percés selon le calibre normal des cordes. (À l’avenir, je penserai à m’équiper de chevilles supplémentaires et de les changer pour obtenir une tension plus homogène). Après un ou deux jours d’expérimentation, j’ai obtenu un résultat dont j’étais satisfait (mais bien sûr, je me retrouvais maintenant avec une harpe dont la seule utilisation possible était d’exécuter une nouvelle œuvre de Marcos Balter).
 
Corde Calibre Hauteur
4th Oct La 146 mm La♭3 (207.7hz)
4th Oct Si 140 mm Si♭3 (233hz)
4th Oct Do 130 mm Do♭3 (246.9hz)
4th Oct Ré 187 mm La 3 (213.7hz)
4th Oct Mi 177 mm Si 3 (239.9hz)
3rd Oct Fa 168 mm  Si 3 (254.2hz)
3rd Oct Sol 159 mm La♮ 3 (220hz) 
3rd Oct La 146 mm La 3 (226.5hz)
3rd Oct Si 140 mm Do♮ 3 (261.6hz)
3rd Oct Do 140 mm Do 3 (269.2hz)
 
 

Au-delà de la scordatura, il y a un autre sujet dans Omolu qui a nécessité une certaine réflexion. Marcos souhaitait un long passage utilisant des sons « multiphoniques » sur les cordes basses. Bien sûr, il y a plusieurs façons de jouer des sons multiphoniques, comme repérer l’endroit approprié sur une corde, se placer en position d’harmonique et jouer la corde avec le bout du doigt ou même avec l’ongle. Le résultat peut être satisfaisant, mais pas idéal si vous voulez un peu de virtuosité.

C’est ainsi que s’est posée la question de savoir comment préparer correctement les cordes. Après quelques expérimentations, il est apparu qu’une surface lisse autour de la corde était le moyen le plus efficace pour couper la fondamentale tout en accentuant les fréquences supérieures de l’harmonique. J’ai tout essayé : insérer des jouets pour chat entre les cordes (ce qui produisait des effets de bruit sourd), placer des pinces à cheveux sur les cordes (ce qui produisait une attaque très métallique, mais pas beaucoup de résonance), jusqu’à ce que je réalise que le problème essentiel se résumait une fois de plus à une question de tension.
Ainsi, afin de créer la tension nécessaire (compatible avec le besoin d’une surface lisse autour de la corde), j’ai enroulé des lacets cirés une fois autour des cordes puis je les ai tendus autour de la colonne de la harpe. La clarté des harmoniques était satisfaisante (j’ai l’intention de continuer à expérimenter avec d’autres types de lacets), mais ce qui était vraiment intéressant, c’était de voir comment il était possible de jouer avec la hauteur des multiphoniques en modifiant la tension du lacet vers l’avant et vers l’arrière, pour obtenir un effet de portamento/glissando.

 

Marco Balter. Photo : Matt Zugale

Omolu poursuit son développement sous mes doigts et dans mes oreilles, et j’ai l’intention de continuer à expérimenter au cours de l’année prochaine pour voir jusqu’où je peux aller dans la préparation des cordes de ma harpe Canopée afin d’explorer les mondes sonores qui se situent derrière le voile de notre propre formation conventionnelle. On pourrait considérer cela comme un élément essentiel d’Omolu, qui doit son nom à l’une des divinités les plus populaires de la religion diasporique africaine, connue sous le nom d’Orixás. Dans la religion Candomblé brésilienne, Omolu est la divinité particulièrement associée aux épidémies, procédant de la figure de Saint Lazare. Portant un visage si marqué par la maladie, il ne peut être regardé et lors des cérémonies, il apparaît avec un déguisement en raphia couvrant tout son corps. Pour moi, Omolu est une figure fascinante, car sa divinité, son invisibilité, son intouchabilité émanent toutes de maladies dont vous et moi pourrions être les victimes, comme n’importe qui. C’est la maladie, et non la santé, qui est la source de sa transcendance.

Parker Ramsay

Parker Ramsay. Photo : Tatiana Daubek


Et de même, la « défiguration » intrinsèque de la harpe (faute d’un meilleur terme) est ce qui permet d’accéder à quelque chose d’un autre monde. Parlez à de nombreux compositeurs, et la première chose qu’ils vous diront est « Je n’arrive pas à comprendre la harpe ». L’instrument est intimidant et ses limites, à première vue, le rendent difficile à traiter. Mais les vrais grands compositeurs pour la harpe sont ceux qui voient ses « freins » comme des opportunités, essayant des choses que je n’aurais pas imaginées moi-même pour la seule raison que je suis trop proche de mon instrument. Notre formation technique en tant que harpistes est longue et intense, mais elle peut s’accompagner d’une contrepartie : nous ne réalisons peut-être pas ce qui nous échappe quant au potentiel de notre instrument, jusqu’à ce que nous embarquions d’autres personnes pour le voyage. »
 
Parker Ramsay

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