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Anyway

Josh Levine, Parker Ramsay et une harpe bleue Camac sont en résidence à l’IRCAM à Paris. Ils travaillent sur « Anyway », une nouvelle œuvre de Josh Levine pour harpe électroacoustique et dispositif électronique.

Parker Ramsay

Parker Ramsay. Photo : Tatiana Daubek

L’histoire commence lorsque Parker Ramsay décide de commander une pièce pour harpe et quatre orgues à tuyaux. Son projet était de grande envergure et particulièrement ambitieux, « et c’était une idée fantastique », dit Josh Levine. « Mais je n’étais pas convaincu que le monde – à commencer par moi – était prêt pour une telle partition ». Autour d’un café à Oberlin, dans l’Ohio, où Josh Levine enseignait la composition et Parker Ramsay étudiait les claviers historiques, ils ont tous deux décidé de recadrer le projet : une œuvre impliquant un dispositif électronique, dans laquelle la harpe interagirait avec un espace aux dimensions variables. L’amplification permettrait de mettre en valeur des aspects de la harpe qui ne sont généralement audibles que pour le harpiste mais pas pour le public assis à quelques mètres de là, tandis que le traitement numérique de la harpe et l’introduction de sons enregistrés provenant d’autres sources élargiraient encore « l’espace psychologique » de l’expérience musicale.

Josh Levine

Josh Levine

Josh Levine, qui compose avec l’électronique depuis la fin de l’époque de la musique sur bande magnétique, a conceptualisé la pièce par écrit avant de commencer à composer. « C’est un peu inhabituel pour moi, mais j’avais besoin de clarifier pour moi-même la signification et le rôle de l’électronique, en particulier la nature expressive de sa relation avec la harpe. Je voulais éviter de m’égarer dans le méli-mélo d’effets dont souffre parfois la musique électronique », explique-t-il.

IRCAM / AnywayLa qualité exceptionnelle du système de capteurs de la harpe bleue, avec un micro piézo par corde et un capteur additionnel sur la table d’harmonie, a stimulé l’imagination du compositeur. « Le potentiel de transformation de ce qui est joué en direct est accru par la sensibilité des 47 capteurs individuels. Parker pourra jouer une corde dont la hauteur sera modifiée, dont les harmoniques seront transformées pour sonner comme une cloche, ou qui fera résonner d’autres notes ailleurs dans l’espace et le temps… la liste des possibilités est infinie.

Ainsi, déformer la réalité habituelle de la harpe, mais aussi la désincarner en séparant, par exemple, la résonance de l’attaque et en la déplaçant dans l’espace acoustique, seront parmi les tâches essentielles du dispositif électronique de cette pièce. »

Lorsque Parker Ramsay l’a approché pour la première fois au sujet de la composition d’une pièce, Josh Levine venait de perdre son père. « J’ai vu mon père entrer dans un état d’être qui semblait de plus en plus surréaliste. Il avait toujours été un grand conteur, racontant des histoires de plus en plus étirées, pour en augmenter l’effet. Au fur et à mesure que sa santé déclinait, il semblait faire de même : sa voix s’affaiblissait et il semblait faire l’expérience d’une désincarnation progressive de son esprit, marquée par des associations de plus en plus libres entre différents chemins de pensée, de souvenirs et d’imagination.

C’était comme un decrescendo doux et infiniment long, ou peut-être comme regarder un bateau s’éloigner lentement, lentement. Après la mort de mon père, j’ai écrit un poème dédié à sa mémoire intitulé « Anyway », qui est le dernier mot qu’il m’a adressé. Ce poème est à bien des égards le fondement de ma pièce éponyme – jusque dans la façon dont, un peu comme la résonance de la harpe, elle disparaît petit à petit. »

Au moment où nous écrivons ces lignes, Josh Levine et Parker Ramsay sortent de leur première semaine de résidence à l’IRCAM. Accompagnés de l’ingénieur du son João Svidzinski (« indispensable », disent-ils en chœur), ils ont exploré les techniques de distorsion/modulation, les transpositions microtonales, le pitch-bending et autres effets déstabilisants. « Nous essaierons également de trouver un moyen d’isoler les partiels harmoniques aigus de chaque corde de harpe, de les déplacer dans l’espace et dans la tessiture, et de les tisser pour en faire les restes effilochés d’une berceuse que l’instrument transformé électroniquement « chanterait » avec son propre accompagnement », explique Josh Levine. « En obtenant ainsi le chant à partir de son spectre et en dévoilant la vocalité intrinsèque de la harpe, mon ambition est de créer un lien palpable entre la pièce et le poème qui l’a inspiré. »

Anyway s’inspire également de la tradition baroque du « tombeau », qui est née en France au XVIIe siècle. Josh Levine est attiré par ce genre depuis qu’il a découvert, adolescent, la célèbre composition pour luth de Weiss, « Tombeau sur la mort de M. le Comte de Logy ».

L’autre spécialité de Parker Ramsay étant la musique ancienne, il s’est retrouvé à explorer la perspective historique selon laquelle « les tombeaux engendrent des tombeaux. Froberger en a écrit, puis d’autres compositeurs ont écrit des tombeaux pour lui, Rameau en a écrit un pour Couperin, et ainsi de suite… Bach cite presque exactement un des tombeaux de Marin Marais au début de la Passion selon saint Matthieu. Je trouve intéressant de voir comment les musiciens se souviennent des musiciens qui se sont eux-mêmes souvenus, si vous voyez ce que je veux dire… » Les parties de harpe et d’électronique d’Anyway intègrent toutes deux des éléments de tombeaux, comme des pédales harmoniques et des ostinati, et des « aperçus spectraux » de Froberger et Weiss. « Leur subtile présence », espère Levine, « ouvrira une porte vers un réservoir encore plus profond de souvenirs et de commémorations. »

Josh Levine, Parker Ramsay in residence at IRCAM

Josh Levine, João Svidzinski

Prochaine étape : une deuxième résidence à l’IRCAM, s’appuyant sur le travail de la première résidence exploratoire. « Je mène beaucoup de projets créatifs avec la harpe », s’enthousiasme Ramsay, « mais celui-ci présente un niveau exceptionnel de spécificité et d’attention. Je pense qu’il est juste de dire que la plupart des compositeurs qui s’intéressent sérieusement à la harpe ont travaillé en étroite collaboration avec un harpiste, et c’est un processus formidable pour nous deux, avec des découvertes de part et d’autre. J’aime travailler avec des non-harpistes car ils me montrent toujours quelque chose que je ne connais pas. De plus, Josh est un guitariste fantastique, il a donc une forte affinité avec les instruments à cordes pincées. » Josh Levine est d’accord sur l’apprentissage : « J’ai dû revoir certaines de mes idées, bien sûr, ce qui m’a aussi permis de découvrir de nouveaux horizons.

Par exemple, j’avais fantasmé sur la possibilité d’une sourdine électroacoustique : je pensais que nous pourrions potentiellement isoler les cordes les unes des autres grâce aux micros individuels. Ce n’est malheureusement pas possible car la résonance de la harpe ne se conforme à aucune règle. »

« J’ai dû laisser une grande partie de ma fierté à la maison », ajoute Parker. « En tant que harpiste classique, vous passez votre vie à éviter les bruits de doigts et les résonances incontrôlables… C’est un projet très différent des Variations Goldberg que j’ai enregistrées avant la pandémie. Là, ma tâche consistait à m’approprier le texte de Bach pour la harpe. Ici, la harpe est un outil – un outil sur lequel trois acteurs interviennent et avec lequel ils travailleront pendant plusieurs périodes – au service d’un objectif plus large. Cela n’aurait pas été possible sans l’engagement et le soutien de l’IRCAM à ce processus créatif ».

Josh Levine et Parker Ramsay seront de retour à Paris pour leur deuxième résidence en octobre 2022. Que va-t-il se passer ? Nous continuerons à vous tenir au courant…

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